La Gazette de Rinou
Extrait de mon prochain roman en recherche d'un éditeur

La pendule égraine ses sept coups quand Pierre Colsac frappe à l’huis Porte d’entrée de la maison. de la maison Boniols. Joseph est levé depuis une bonne heure. Sa mère a déjà garni une musette avec du pain, du fromage et une belle tranche de lard, de quoi se nourrir pendant les deux à trois jours de marche qui conduiront les deux hommes au Buron de Peirebarène. Au fond du sac, elle a glissé un peu de linge de rechange. Son père lui a fait tailler une nouvelle paire de sabots, mais il lui a conseillé de ne pas les porter immédiatement de peur de s’abîmer les pieds. Pendant le trajet, il les attachera autour du cou avec un bout de ficelle.

  • As-tu ton couteau à la poche avec le mouchoir ? demande sa mère.
  • Oui, mère, ne vous inquiétez pas, répond Joseph.

L’usage dans les familles paysannes veut que les enfants vouvoient leurs parents. Cette pratique, même, si elle met un peu de distance entre les générations, n’empêche pas l’affection profonde qui lie les parents et leurs enfants. Les paysans sont des gens pudiques qui n’aiment pas montrer leurs sentiments. Pour cette première séparation, la mère de Joseph ne dira rien malgré le chagrin qui l’étreint. Après le départ de son fils, elle versera en cachette du reste de la famille, quelques larmes vite séchées par un grand mouchoir à carreau qui ne quitte jamais la poche de son tablier.

  • Alors Pierre, dit le père Boniols en lui servant une tasse de café, tu es prêt pour cette nouvelle campagne.
  • Pour sûr, il faut bien, répond l’homme en avalant le chaud breuvage avant d’essuyer ses épaisses moustaches d’un revers de la manche de sa veste de velours noir.
  • Vous aurez beau temps sur le parcours, reprend le maître de maison, sauf si le sud se lève. C’est fréquent en cette saison.
  • On verra bien, dit Colsac. Allez, mon p’tit gars, il faut y aller si on veut arriver à La Coste avant la nuit.

Joseph embrasse sa mère et son père lui donne une vigoureuse accolade en lui disant :

  • Bonne route et tâche de faire honneur à la famille Boniols par ton travail et ton obéissance au Cantalès.

Le garçonnet retient ses larmes. Un homme ne pleure pas, surtout devant des personnes étrangères. Mais, il n’en revient pas large. C’est un saut dans l’inconnu pour ce petit bonhomme de douze ans !

Il va vivre à la montagne pendant toute la saison d’estive qui démarre le vingt-cinq mai, jour de la saint Urbain et se termine à la saint Géraud, le treize octobre. Ils seront quatre à cohabiter et à travailler, tout l’été à 1300 mètres d’altitude au Buron de Peirebarène. Ils auront la garde d’une cinquantaine de vaches avec leurs veaux et quelques cochons.

Joseph sera le « Roul », c’est-à-dire l’aide à tout faire. A lui les tâches les plus ingrates, mais l’apprentissage de la montagne passe par là. Avec Pierre, le « Pastre » qui s’occupe des troupeaux, le « Bédélier » qui a en charge les veaux et Joseph, le « Roul » Le « Cantalès », véritable maître des hommes et des bêtes dirigera l’équipe. Ils vont vivre à un rythme soutenu. Traire les vaches le matin et le soir. Après chaque traite, ils transforment le lait pour la fabrication du fromage, sans oublier la surveillance permanente des animaux. Une existence difficile, surtout pour un gamin de douze ans, mais, tous sont passés par là.

Le Buron de Peirebarène, situé entre Nasbinals et le signal de Mailhebuau, leur servira, à la fois d’habitation et de lieu de travail. Les burons de l’Aubrac sont construits comme ceux du Cantal. Ils sont abrités des vents dominants, au pied d’une petite colline ou dans une combe. Ils se composent d’une pièce à vivre éclairée par une minuscule fenêtre, un sol en terre battue avec une cheminée. Au fond, une porte donne sur une cave souvent enterrée où seront stockés les fromages fabriqués sur place. Quelques burons possèdent une pièce à l’étage qui sert au couchage.

Les deux hommes se mettent en route, ils fouleront les larges prairies qui bordent le Bès, puis à partir des Vergnes par le sentier des Espagnols, ils atteindront le plateau qu’ils traverseront en suivant le cours de la rivière. Une halte est prévue pour la nuit à La Coste, près du pont du Gournier. Le lendemain, ils repartiront pour rejoindre le reste de l’équipe au hameau de Nolhiac sur les hauteurs de Saint-Chély-d’Aubrac. Ils s’y arrêteront quelques jours pour préparer les bêtes à la montée vers Peirebarène.

Ils marchent d’un bon pas. Pierre est un homme de vingt-cinq ans, natif de Mallet, un village sur les bords de la Truyère à quelques kilomètres de Magnac. Ce n’est pas pour rien qu’il est le bras droit du Cantalès, car il a une douzaine de saisons dans les estives, à son actif. Il espère qu’un jour un patron le prendra pour diriger une équipe de buronniers. Il en a les capacités : une bonne connaissance de la région, de la météo, des bêtes. Et surtout, il fabrique comme personne la fourme d’Aubrac. A Peirebarène, l’année dernière, à partir de la fin septembre, il a remplacé le cantalès victime d’une mauvaise chute.

Pierre va profiter de ces jours de marche pour initier son compagnon. Le jeune Joseph ignore totalement ce qu’il va vivre pendant ces cinq mois. Il est attentif. Il a confiance en celui qui va le guider. Il sait l’homme solide et fiable, mais là-haut, pendant la saison, le roul sera l’objet de tous les reproches, de toutes les tâches difficiles et désagréables. Alors, il enregistre fidèlement chaque mot, chaque conseil qu’il lui donne parce que sur place, il n’y aura pas de favoritisme, pas de passe-droit. Le roul sera traité comme doit être traité un roul dans un buron, c’est-à-dire, à la dure !

Le crépuscule commence recouvrir le plateau de l’Aubrac, lorsqu’ils arrivent à La Coste. Joseph fait bonne figure, mais il n’aurait pas marché un kilomètre de plus. L’accueil est chaleureux. Le maître de maison propose une soupe et un morceau de lard avant de leur ouvrir sa grange pour la nuit. Il demande à Pierre son briquet et sa pipe.

  • Et toi le roul, t’es un peu jeune pour fumer. Mais si tu as un briquet ou des allumettes, tu me les donnes.
  • Non, monsieur, je ne fume pas, répond Joseph, très intimidé.

Pierre sort sa blague à tabac et en presse une belle pincée entre le pouce et l’index qu’il commence à chiquer. Joseph ne comprend pas :

  • Le patron ne veut pas qu’on fume, mais toi tu chiques.
  • Tu en veux une prise, répond Pierre.
  • Non, je n’ai pas l’habitude et mon père ne voudrait pas. Mais pourquoi lui as-tu donné ton briquet ?
  • Simple précaution, complète Pierre. Il n’a pas envie qu’on mette le feu à sa grange. Ça arrive souvent que les gens fument dans les fenils pleins de fourrage. Inévitablement, c’est l’incendie. Alors, cela fait partie de notre arrangement. Demain avant de partir, il me rendra mon briquet. Ton père et le mien font la même chose quand ils hébergent des voyageurs.

Joseph n’a pas attendu la fin de l’explication de son ami. Fatigué, il s’est endormi sur un matelas de foin sec et odorant.